LISBONNE 28-30 octobre 2025 PROGRAMME
Colloque international pluridisciplinaire
Lisbonne
Université Aberta
28-29 et 30 Octobre 2O25

Organisatrices : Isabel de Barros Dias – Danielle Buschinger
Voyages incertains, Navigations lointaines, Terres inexplorées, de la fin de l’Antiquité au début des Temps modernes /
Uncertain Journeys, Distant Navigations, Unexplored Lands, from the End of Antiquity to the Beginning of Modern Times
Argumentaire
Lisbonne n’est pas, dans l’Antiquité ni même durant la période médiévale, une cité exceptionnelle qui ferait rêver ; c’est seulement vers la fin du quinzième siècle qu’elle devient, superlativement, une porte ouverte vers un monde nouveau, ce monde encore largement inconnu que symbolise, sur les cartes, terrestres ou maritimes, la mention Hic sunt dracones, que l’on pourrait traduire par “Là-bas il y a des dragons”, signifiant à la fois l’ignorance et le besoin d’une exploration complémentaire. Hic sunt dracones, cela signifie : il paraîtrait qu’il y a là-bas, dans ces contrées inconnues, non balisées, des monstres sortant de l’ordre naturel. Ce n’est pas sûr, mais c’est possible. Et cela demande à être vérifié, confirmé, ou infirmé. En devenant le point de départ des voyages de découverte vers le Nouveau Monde et des nouvelles routes maritimes, Lisbonne s’est transformée en un carrefour prééminent, ouvrant la voie à une nouvelle ère d’interconnexion mondiale et d’expansion exponentielle des connaissances géographiques. Les dragons représentent alors les mystères qui attendent les intrépides explorateurs prêts à s’aventurer sur les eaux et dans les terres inexplorées.»
Bien que les populations médiévales occidentale n’aient pas exactement éprouvé pour les dragons la fascination de nos contemporains, ces créatures (au pluriel) n’en étaient pas moins de commodes symboles du mystère et de l’inconnu qui hantait l’orbis terrarum. C’est ainsi que sur les cartes, terrestres ou maritimes, la mention Hic sunt dracones, que l’on pourrait traduire par “Là-bas il y a des dragons”, apparaît pour signifier l’ignorance et le besoin d’une exploration complémentaire. Hic sunt dracones, cela signifie : il paraîtrait qu’il y a là-bas, dans ces contrées inconnues, non balisées, des monstres sortant de l’ordre naturel. Ce n’est pas sûr, mais c’est possible. Et cela demande à être vérifié, confirmé, ou infirmé.
La géographie n’est pas une science exacte. Du moins, pas à l’époque dite “pré-moderne”. Elle ressortit plutôt à l’écriture de l’imaginaire, tant elle laisse place aux fantasmes et aux souhaits de ceux qui s’efforcent de la mettre en œuvre. Il n’est que de voir combien de temps l’appellation “Indes Occidentales” a subsisté dans différentes langues européennes, comme un héritage inconscient du rêve des grands navigateurs du quinzième siècle. Ce n’est pas à dire que les géographes ne cherchent pas, avec une constance inaltérable, à organiser le monde dans lequel ils vivent ; mais ils ne se soucient peut-être pas tant de baliser l’espace réel que de mettre en cartes tout ce qui fait partie du monde selon leurs conceptions, ou pré-conceptions, aussi bien religieuses que culturelles. Le mot cosmos, après tout, signifie d’abord “ordre”, et il s’agit de mettre en ordre la richesse et la multiplicité du réel. Fût-ce au prix de quelques encoches dans la trame du tissu terrestre, tel qu’il a le mauvais goût de se révéler : n’est-il pas navrant de devoir renoncer aux Cynocéphales, aux Sciapodes, aux Roches Symplégades ? Certes, la mention Hic sunt dracones peut être lue comme un constat d’échec, au moins provisoire, mais elle réserve aussi une poche d’espoir, à l’époque où le monde, tristement, se rétrécit et s’appauvrit.
En dépit de son étymologie (écriture de la terre, mise en écrit de la réalité terrestre), la géographie ne se limite pas au recensement ou à la description du monde réel ; certes, au degré zéro, pourrait-on dire, elle rend compte de l’organisation de l’orbis terrarum, et constitue un guide pour le voyageur potentiel. Mais même à ce niveau, elle excède les limites de la stricte description pour fournir une vision d’ensemble, culturelle et symbolique, du monde qu’elle ne se borne pas à enregistrer mais qu’elle entreprend aussi d’interpréter. De fait, la géographie en tant qu’outil conceptuel, la géographie sert à deux choses distinctes: organiser le monde et l’élucider. Elle permet de mettre de l’ordre dans le monde, et d’en expliquer les apparentes contradictions—et elle permet d’en organiser les différentes strates, et de leur donner un sens. Il y a une géographie du réel, celle qui décrit l’espace du plus proche au plus lointain—et à l’inverse de ce qui se passe pour l’histoire, le plus lointain est plus imprécis que le plus proche, les détails des cartes deviennent de moins en moins nombreux le long des côtes inconnues ou dans la densité mystérieuse des continents impénétrables. Mais il y a aussi une géographie de l’imaginaire, qui soumet des catégories mentales bien éloignées de la représentation physique aux mêmes grilles organisationnelles que celles régissant l’espace terre-à-terre du monde tel qu’il est. Et c’est pourquoi, à côté des mappemondes et des portulans, des récits de voyage vers l’Orient ou l’Occident et des Devisements du monde, on rencontre des descriptions de l’au-delà, ou pourrait-on dire des au-delà concurrents, de la mythologie ou de la foi. La Navigatio sancti Brendani, la Divine Comédie, ne sont pas moins valides en tant qu’instruments de la connaissance du monde que les textes de Guillaume de Rubrouk, de Marco Polo ou de Jean de Mandeville. Le cas de ce dernier prouve d’ailleurs de façon convaincante que l’expérience concrète de l’exploration n’est pas un critère de supériorité pour la découverte du monde. Récits de pèlerinages, rapports d’espion, imrâma, parcours spirituels, tous ces genres relèvent de la même aspiration synthétique : connaître le monde, faire sens à partir du monde, offrir au lecteur le moyen de partager ce savoir livresque jusqu’à l’illumination, concrète ou abstraite.
Le propos de cette rencontre sera donc d’explorer les différents modes d’appréhension et de représentations du monde tels qu’ils apparaissent dans les arts et la littérature de la fin de l’Antiquité aux débuts de la période que l’on dit “moderne”, sans souci d’exhaustivité bien sûr, mais en parcourant le plus large spectre possible, du traité à vocation encyclopédique au récit de voyage, du voyage initiatique au récit de pèlerinage, de l’aventure épique au montage allégorique, en passant par les cartes et les plans, les mappemondes et les portulans, les représentations du monde réel et celles de la Jérusalem céleste, des Îles Bienheureuses ou de Tir na nÓg.