Archives de catégorie : 2024 – Épopée et Arts visuels

2024 – Épopée et Arts visuels

EN COURS DE PUBLICATION SUR OPEN EDITION JOURNALS

sous la direction d’Élodie Coutier

À l’automne 2022, Benoît Peeters, spécialiste d’Hergé et scénariste de bande dessinée, entame une série de cours intitulée « Poétique de la bande dessinée » dans le cadre de la chaire annuelle Création artistique du Collège de France. À cette occasion, il emploie à plusieurs reprises les termes « épopée » et « épique », d’une part pour caractériser certaines œuvres (notamment Blast de Manu Larcenet [2009-2014, 4 vol.] et Phénix d’Osamu Tezuka [1956-1989, 11 vol.], auquel Tristan Garcia consacre l’une des séances du séminaire « Quelques albums incontournables » associé au cours), d’autre part pour distinguer les personnages figés « dans le temps du mythe et de l’épopée » (Astérix, Tintin), par opposition à ceux dont la psychologie évolue au fil des albums (le capitaine Haddock, le professeur Tournesol), reprenant à cette occasion la distinction que fait Lukács entre l’épopée et le roman. La proposition théorique de Lukács interroge, dans le cadre d’une discussion sur la poétique de la bande dessinée, tout comme le qualificatif « épique » attribué à certains albums. L’épopée, en effet, est un discours narratif associé à une performance orale ou à un texte écrit : le langage verbal est au cœur de son élaboration. Est-ce à dire, pour autant, qu’elle s’y restreint nécessairement ? Le langage iconographique ne pourrait-il, lui aussi, avoir un rôle à jouer dans l’élaboration du travail épique ?

Depuis la fin du xixe siècle, et dans des proportions importantes au xxie siècle, plusieurs types de productions narratives mêlant texte et image se sont progressivement imposées, notamment la bande dessinée, le cinéma, les séries télévisées et le jeu vidéo. Dans ce contexte, de nombreux travaux universitaires ont été consacrés, d’une part à la sémiotique des images, en particulier au langage cinématographique et à celui de la bande dessinée, d’autre part à la pratique de l’adaptation d’œuvres littéraires et textuelles, largement répandue dans ces quatre catégories de médias. Concernant l’épopée, en mars 2022, le troisième colloque du Centre International et Multidisciplinaire d’Études Épiques (CIMEEP), intitulé « Épopée et intermédialité » et organisé à l’Université de Poitiers en partenariat avec le laboratoire FoReLLIS B, explorait la tradition du récit épique de l’Antiquité à nos jours, en mettant l’accent tant sur les phénomènes d’adaptation de la matière épique que sur son inscription dans les arts, notamment visuels. Les actes de ce colloque sont disponibles en ligne sur le site de Revista Épicas (n° 6, mars 2023).

Pour prolonger la nouvelle voie de recherche ouverte par ce colloque, on voudrait ici s’orienter plus explicitement vers un questionnement théorique des rapports entre épopée, narration et images. Ce volume pour le Recueil Ouvert entend partir de la notion de « travail épique » développée par Florence Goyet, car cette notion permet de lier épopée et crise[1]. On s’interrogera donc ici sur les modalités de sa mise en œuvre dans les arts visuels narratifs. La question ne va pas de soi, et pose des problèmes théoriques importants : dans la mesure où la polyphonie et la présence de récits secondaires sont essentiels à l’élaboration du travail épique, d’une part, et où l’image à elle seule ne parle pas mais peut néanmoins donner lieu à une forme de narration lorsqu’elle est mise en séquence, d’autre part, il apparaît pertinent d’explorer les interactions narratives entre texte (ou voix) et image pour envisager les spécificités de la narration épique dans les arts visuels. Ce travail concerne les adaptations d’épopées orales ou écrites, mais aussi les créations épiques visuelles originales, qu’il s’agira d’identifier en les distinguant d’usages éventuellement différents du terme « épique ».

Dans la conclusion de son article « L’épopée refondatrice : extension et déplacement du concept d’épopée » (Recueil Ouvert, vol. 2, 2016), Florence Goyet évoque le potentiel épique des séries télévisées, dont la longueur peut permettre l’élaboration d’une pensée plurielle et de parallèles fructueux pour penser une situation de crise. Deux ans plus tard, dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, l’autrice polonaise Olga Tokarczuk suggère pour sa part que les séries télévisées sont en train de développer une nouvelle forme de narration, propre à notre époque : l’écho est intéressant, et invite à analyser les possibles de narrations médiatiques entrelaçant le verbe et l’image.

Le numéro s’est développé en particulier dans les directions que suggéraient les questions suivantes :

– Dans quelle mesure les adaptations d’épopées écrites ou orales dans les arts visuels conservent-elles les éléments constitutifs du travail épique présents dans l’œuvre ou la performance d’origine ? Selon quelles modalités, et avec quels effets de lecture ?

– Comment les termes « épopée » et « épique » sont-ils utilisés dans le domaine de la création et de la critique des arts visuels ? Les catégories de la peinture épique et de l’« epic movie », par exemple, correspondent-elles à une mise en œuvre du travail épique, ou renvoient-elles à d’autres définitions de l’épopée pertinentes pour aborder le langage iconographique ?

– Quelles crises les arts visuels narratifs proposent-ils de penser ? Les récits de catastrophes, récemment analysés dans un ouvrage collectif dirigé par Françoise Lavocat et Charlotte Krauss (Art séquentiel et catastrophes. Bande dessinée, manga, roman graphique, 2022), font-ils par exemple l’objet d’un travail épique ? Ou ceux de crises sociales ?

– Une narration strictement visuelle est-elle susceptible d’élaborer une pensée épique, comme dans le cas de la peinture narrative chinoise ou de bandes dessinées sans texte ? En d’autres termes, l’image seule peut-elle être le support d’une pensée épique, y compris quand elle ne fait pas référence à un récit textuel préalable ?

– Quelles formes d’interaction avec le lecteur, le spectateur ou le joueur les arts visuels engagent-ils ? Ces formes spécifiques de réception contribuent-elles ou modifient-elles, le cas échéant, le rapport du destinataire à l’épique ?