Appel à contributions pour le numéro 104 (2028) des Cahiers de littérature orale
Les intrigues de la traduction
Coordonné par Laurent Legrain et Katell Morand
[Intrigue (subs. fém.) : combinaison de circonstances et d’incidents, enchaînement
d’événements qui forment le nœud de l’action]
Ce numéro invite les anthropologues, les linguistes, les spécialistes de la littérature
orale, les philologues et les ethnomusicologues à se pencher sur leurs pratiques de la traduction.
Il part d’un constat : les aléas de la traduction, bien que constitutifs d’un processus de recherche,
sont souvent peu visibles dans les publications finales.
Les anthropologues, par exemple, éprouvent un certain plaisir à se mettre en scène à
leur désavantage : désemparés, incompétents, légèrement ridicules. Mais s’il est une matière à
dérision qui persiste rarement au-delà des premières pages, c’est bien leur compétence
linguistique. Alors que beaucoup d’ethnographes se trouvent au départ assez mal engagés, leur
acquisition de la langue à marche forcée ne fait ensuite aucun doute. De sujet de risée à leur
arrivée sur le terrain, ils se transforment, à l’image de Malinowski, en locuteurs avertis, attentifs
aux nuances les plus fines de ce qu’ils entendent. Beaucoup des paroles entendues, dûment
notées, s’ajoutent à la masse des matériaux d’enquête ; certaines, parmi les plus saillantes et les
plus intrigantes, seront traitées comme objets à part entière (chants, poèmes, contes, proverbes,
énonciations rituelles, épopées, etc.).
Or transcrire et traduire des énoncés, a fortiori lorsqu’ils appartiennent au grand
ensemble des arts verbaux, est une affaire complexe qui ne repose pas sur les seules
compétences durement acquises des enquêteurs. Les énoncés, textes, ou chants conservent une
opacité ; ne se dévoilant qu’en partie, ils résistent à l’interprétation. Le circuit de leur traduction,
jamais court, multiplie les acteurs, les malentendus, les erreurs, les bifurcations et les péripéties
(Fabian 1995, Caton 2005). Chercher à traduire, c’est donc entrer de plain-pied dans une
intrigue. Et ce sont ces intrigues de la traduction, avec leurs ressorts et leurs temporalités, que
ce numéro invite à décrire et à analyser.
L’aide inestimable apportée par ceux qu’on appelle souvent les « interlocuteurs
privilégiés », et dont Ogotêmmeli (Griaule 1975), Muchona (Turner 1967), ou Bito Kassi
(Metcalf 2001), représentent des figures exemplaires, a été à juste titre largement mise en
lumière. Intercesseurs et compagnons de fortune, « truchements » des anthropologues comme
ils le furent des explorateurs ou des administrateurs coloniaux (Lawrence et al 2006 ; Van den
Avenne 2017), ces partenaires d’enquête sont, dans certains cas, reconnus comme de véritables
co-auteurs (Boas & Hunt 1902, Goody & Gandah 1980 ; Albaka & Casajus 1992 ; Humphrey
& Onon 1996; Colleyn & Sanogo 2023). Cette relation dyadique, qui laisse une empreinte
indéniable, éclipse cependant un maillage complexe de relations et de circonstances. Les textes,
ou « tissus de mots » (Barber 2007: 33), sur lesquels les chercheurs portent leur attention, sont
souvent criblés d’ellipses, d’allusions, d’échos, de paraphrases, de citations. Ils sont chargés de
références à d’autres discours et existent en lien, en réaction ou en soutien à des paroles dites
ou écrites ailleurs et en d’autres temps (Bakhtin 1986, Barber 2007). Leur contenu et leur forme
sont hautement sensibles à la situation d’énonciation et aux interactions dans lesquelles sont
engagés les locuteurs alors même qu’ils parlent, se taisent puis reprennent la parole (Jakobson
1953, Bornand & Leguy 2013, Goody 2014).
Transcrire, passage obligé de l’enquête, est déjà un processus délicat d’entextualisation
(Mason 2025). On sait à quel point cette matière orale se plie difficilement à la mise par écrit.
Franz Boas s’en inquiétait déjà (Joseph & Kalinowski 2022) ; Bronislaw Malinowski le
déplorait à sa suite (2022 [1935]: 262-263). Comment rendre compte des intonations, du timbre,
des changements de rythme ou des gestes d’un orateur – surtout quand ce dernier, sous
influences diverses, adapte le discours et sa prosodie (Finnegan 2007) ? Ainsi, la transcription
engage souvent l’aide de plusieurs personnes et constitue une première étape, collaborative, de
la transposition du sens (Vigouroux 2007). Dans les strates de notes et de ratures, l’ethnographe
retrouve les traces des désaccords, des reprises, et des interprétations successives.
Se frayer un chemin dans cette matière verbale nécessite donc de se renseigner
activement en allant voir de nombreux interlocuteurs (Basso 2016, Riverti 2024). Parfois, il
suffit de se laisser conduire par ceux qui poussent vers d’autres personnes qui “elles, sauront !”.
Ici, on reformule, on commente, on contextualise. Là, on confie à l’enquêteur un ouvrage, un
journal intime, un article de presse. Plus loin encore, on donne à entendre un autre
enregistrement ou on signale au chercheur l’entrée d’un dictionnaire ancien, une étymologie
inattendue. A chaque fois, l’identité de ces « on » reste à déterminer : intellectuels locaux,
outsiders, personnalités originales ou passionnées, etc. Leurs intentions propres (y compris
politiques), leurs inférences sur les objectifs de l’ethnographe, les conditions de la confiance
mutuelle et les pièges possibles de la défiance, restent à mieux circonscrire. Les instruments
qu’ils et elles mobilisent pour défléchir le cheminement de la traduction restent à mieux cerner.
Mais ce qui apparaît alors, c’est le ballet des rencontres provoquées ou fortuites, répétées ou
fugaces, dans le feu de l’action ou au retour du terrain. Car l’intrigue noue des temporalités
diverses. Elle se poursuit dans les conversations avec des membres de la diaspora et les
discussions « entre-deux-portes » des couloirs des laboratoires. La traduction engage aussi des
dialogues à distance entre chercheurs. Il s’agit de s’inscrire dans un champ de connaissance et
de se projeter vers un certain public. Là se décident en grande partie le choix d’une norme de
présentation, la préférence pour la version unique ou ses variantes, la fidélité au mot-à-mot ou
le rendu littéraire.
Dans cette affaire, le politique n’est jamais très loin. D’un côté, les recueils, anthologies
et corpus des 19ème et 20ème siècles sont aujourd’hui scrutés avec une attention renouvelée.
Les spoliations de l’époque coloniale se retrouvent sur le devant de la scène, posant la question
des appropriations et du « vol de voix » (Albers et Devevey 2024), ainsi que du devenir de ces
textes dans leurs rééditions successives, leurs métamorphoses (Déléage 2016) et leurs usages
artistiques. De l’autre côté, le débat sur les restitutions et les collaborations avec les
communautés impliquées se connecte aux opportunités offertes par les multimédias pour
retrouver un peu de l’interactivité et de l’intertextualité perdues dans le passage à la linéarité de
l’écrit (Glowczewski 2008, Rappoport 2009, Foley 2012).
Les traductions de la matière orale sont donc le résultat d’un processus social. Toujours
dialogiques (Feld 1987, Tedlock & Mannheim 1995), elles sont sous-tendues par un « chorus
of voices » (Sato-Rossberg 2012) et portent les traces plus ou moins visibles des multiples voix
qui les ont fabriquées. Parmi les questions que ce numéro entend aborder se trouvent donc celles
de l’imbrication des voix, des temporalités, et des combinaisons de circonstances qui jouent
dans le cours d’une traduction. On se demandera également dans quelle mesure les énoncés
objets de l’enquête présentent des particularités (linguistiques, stylistiques, ou performatives)
qui orientent l’intrigue sur des chemins spécifiques. On s’interrogera sur le lien entre les
trajectoires d’une traduction et l’élaboration d’un projet scientifique plus général : quels types
de traductions les chercheurs en oralité produisent-ils au regard des champs et des courants
analytiques auxquels ils participent ? En quoi leurs efforts de traduction ont-ils fait évoluer leurs
disciplines ? Enfin, que deviennent ces traductions lorsqu’elles sont réinvesties (avec ou sans
la participation active de l’enquêteur) par des artistes ou des communautés ?
Intrigantes sont parfois les paroles prononcées. Multiples sont souvent les acteurs
entraînés dans l’intrigue de leur traduction. Innombrables, enfin, sont les vicissitudes possibles
du cheminement. Ce numéro des Cahiers de littérature orale convie ses contributrices et
contributeurs à mettre en récit ces trajectoires.
Calendrier et procédure
Au côté d’articles au format classique (maximum 50 000 signes), la revue offre la possibilité
de publier des textes sous le format “document” (10 000 à 12 000 signes). Pour ce numéro, le
format document pourra être choisi pour présenter un retour réflexif sur une traduction (publiée
ou inédite) : une archéologie du processus, à une ou plusieurs voix.
Les propositions d’articles et de documents peuvent se contenter du format texte, mais nous
encourageons également l’usage de supports audio et/ou vidéos, ainsi que les photographies,
croquis ou dessins.
Les articles et documents pourront être rédigés en français ou en anglais. Les propositions
(comportant un titre et un résumé de 2 000 à 3 500 signes, éléments bibliographiques compris)
sont à adresser avant le 15 octobre 2026 à laurent.legrain@univ-tlse2.fr et
kmorand@parisnanterre.fr.
Une réponse sera envoyée fin octobre 2026. En cas d’acceptation, les articles dans une version
aboutie devront être transmis avant le 15 mai 2027. Ils feront l’objet d’une évaluation
externe par deux relecteurs, selon la procédure habituelle de la revue. Les détails de cette
procédure, les consignes aux autrices et auteurs, les recommandations pour l’écriture inclusive
et la charte éthique de la revue sont disponibles sur le site des Cahiers de littérature orale :
https://journals.openedition.org/clo/.
La parution du numéro est prévue pour 2028 (n° 104).
Références
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